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Avec Sexe ou pas

Vendredi 03 Juillet 2009 - Dimanche 27 Septembre 2009
Stéphane PENCREACH
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    A L’est d'Eden
    « What did you expect ? » demande la créature de rêve d’une publicité récente aux spectateurs qui viennent de suivre la lente ouverture de sa robe tout au long de son dos sinueux. What do you expect, vous, les visiteurs d’une exposition qui vous propose le sexe pour thème ? La même chose, sans doute, un double et agréable frisson : celui de l’évocation du plaisir dont la Nature a eu le bon goût d’accompagner notre instinct de reproduction, et celui, puissant, de la transgression.

    Car nous sommes tous issus d’une culture qui a férocement réprimé le sexe durant deux millénaires. La religion l’a condamné, voué à la malédiction, à la prohibition, au secret ; elle l’a géré rigoureusement par la voie de la confession et avec l’aide des pouvoirs et ne l’a toléré – et ne le tolère encore, quel qu’en soit le prix humain – qu’en vue de l’indispensable perpétuation de l’espèce. Sujet tabou par excellence, il a été durant des siècles l’innommable au sens premier du terme, bien qu’on l’évoquât constamment. Pour l’Eglise, il était « le » péché, contre lequel on tonnait en chaire et qu’on ne désignait que par périphrase.
    Quand le silence s’est rompu, avec les Lumières du XVIIIème siècle, médecins, juristes, pouvoirs publics se sont doctement emparés du sujet, codifiant sans appel le sain et le pathologique, le licite et l’illicite, le normal et le pervers. Nous sommes devenus « la seule civilisation où des préposés reçoivent rétribution pour écouter chacun faire confidence de son sexe », et grâce aux spécialistes nous savons désormais que notre épanouissement sexuel est un Droit, nous qui croyions ingénument que le sexe était un moyen d’épanouissement. Chaque jour plus nombreux et plus volubiles, ils nous enjoignent à toutes d’être « sexy » et à tous d’être surpuissants, nous promettant en retour, à défaut du Paradis, le septième ciel.

    Les avatars du sexe au sein de l’image ont suivi étroitement l’évolution des idées. Durant des siècles notre mère Eve a dû dissimuler sa gauche nudité sous des brassées de feuilles ou sous sa longue chevelure. Le Jardin d’Eden est un monde sans désir. Le corps dévêtu de nos premiers parents est donc l’emblème du péché, la nudité fut la malédiction.
    Durant des siècles l’art s’est voué exclusivement à la glorification du pouvoir de l’Eglise et à la diffusion de sa pensée jusqu’à ce que de riches familles d’origine bourgeoise accèdent en Italie au trône des divers Etats et que ce nouveau pouvoir suscite un art nouveau. Le sexe masculin fut tout d’abord librement représenté, quoique toujours au repos, mais la Contre Réforme le fit rapidement dissimuler sous des drapés ou des feuilles de vigne dont le mépris total pour les lois de la pesanteur manifestait clairement qu’ils n’étaient là que par la volonté divine. Ce type d’œuvres, réservé à un public restreint d’esthètes riches et cultivés, puisait son répertoire dans les mythes de l’Antiquité. Lédas pâmées, Danaés en extase, Antiopes terrassées, les amours de Jupiter étaient prétexte à montrer des corps d’une grande sensualité, à évoquer le coït par allusion et à représenter avec plus ou moins de hardiesse le plaisir féminin. Cependant, le sexe de ces héroïnes, soigneusement épilé, aisément masqué par la rondeur d’une cuisse, une main pudique ou alanguie, un voile, un détail, resta le grand absent de toutes ces œuvres malgré son obsédante présence occulte. Ni les peintres de scènes galantes du XVIIIème siècle, ni plus tard le réalisme révolutionnaire d’un Courbet , ni même l’hypocrite érotisme des « pompiers » ne se hasardèrent à le montrer clairement. Mais, en réaction au puritanisme forcené devenu la règle pour toute l’Europe au XIXème siècle, nombre de peintres avaient dans un coin de leur atelier une malle secrète qui abritait des tableaux d’un érotisme violent qu’on ne découvrirait qu’après leur mort et d’innombrables gravures et caricatures pornographiques aussi explicites qu’anonymes circulaient clandestinement faisant la joie d’amateurs fortunés.

    Avec l’invention de la photographie qui permet de produire rapidement et à bon marché des images reproductibles allait s’ouvrir l’ère de l’exploitation de la misère sexuelle et intellectuelle au moyen de la pornographie. Le sexe, à présent, est partout. La parole et l’image ont été libérées jusqu’à la licence, et cependant les esprits ne se sont pas débarrassés de la culture chrétienne misogyne et phallocrate.
    Et nous voici arrivés au sujet de cette exposition : Comment de nos jours parle-t-on du sexe en art ?
    Ben à qui revient l’idée de ce thème fédérateur et qui ne cesse d’affirmer l’équivalence complète de l’art et de la vie répondrait probablement comme en 68 : « Tais-toi et fais-le ». Accepterez-vous de participer une fois encore au déroulement de l’action artistique comme vous y invitent son lit et ses célèbres pancartes ? Ou vous contenterez-vous d’être des regardeurs ?
    On doit aux Surréalistes d’avoir, dans leur mise en valeur du rêve et de l’inconscient, fait reconnaître l’érotisme non plus comme un égarement mais comme une démarche fondamentale de l’esprit. A l’époque, c’était moins enfreindre les lois de la religion que celles de la morale réactionnaire et conformiste. Aussi nombre d’œuvres visent-elles à défier le bourgeois bien pensant. Les mannequins de Man Ray, l’objet symbolique d’Oscar Dominguez, et surtout la couverture du catalogue de l’Exposition Internationale Surréaliste de 1947 par Duchamp en portent ici témoignage. De la même façon, la peinture de Combas qui piétine toutes les règles établies, que ce soit par sa technique volontairement « mauvaise » ou par ses personnages lubriques, procède de ce besoin de narguer les conservateurs.

    On frôle même la pornographie pour certains. Chez Vincent Corpet, la frontalité directement empruntée à Courbet avec laquelle sont représentés les organes génitaux, la recherche de la véracité anatomique dans les détails, la nudité accentuée des corps ont en effet quelque chose d’obscène. Mais qui, de nos jours, crierait au scandale ? Une audace bien calculée ne risque plus de conduire son auteur en prison mais contribue au contraire à sa notoriété.
    L’érotisme violent des deux photomontages se justifie par les circonstances. Styrsky, en 1933, est membre du groupe surréaliste tchèque et comme tel cherche à mettre en évidence le lien entre rêve et sexualité. Pour Josep Renau, exilé à Berlin, l’année 1975 est celle de l’interminable agonie puis de la mort de Franco qui lui laissent entrevoir le retour en Espagne. Les déformations optiques qui projettent le bassin de la femme vers le spectateur et bombent l’horizon parlent de paix et de fécondité. La Terre-mère s’offre de nouveau au proscrit.

    Pour d’autres artistes, l’érotisme n’est qu’un alibi. Dans les deux œuvres sur papier de Jaume Plensa par exemple, l’image photographique banale du plaisir féminin sert de support à un travail graphique et ludique avec les divers matériaux (et la lettre chez lui est un matériau) qui constituent La Route de la soie. Le procédé de Joan Rabascall est encore plus radical et ses intentions multiples. En 1971, un jeune artiste se doit de s’inspirer du Pop, d’œuvrer par séries et de choisir ses sujets dans les mass media. En alliant l’obscénité des images tirées de magazines pornographiques au raffinement d’une technique sophistiquée et ultra contemporaine, on déstabilise le spectateur, on suscite la réflexion.
    Le sexe que représentent les artistes, de nos jours, est presque exclusivement masculin. Il ne s’agit pas de l’organe réaliste dont les dimensions académiques ornent les statues de l’Antiquité ou celles de Michel-Ange, mais du fantasme viril par excellence, érigé, surdimensionné, titanesque même chez Miquel Navarro qui mène ces dernières années une réflexion approfondie sur l’organisation de l’espace urbain et qui crée des sculptures-paysages dont l’unité de base est la mesure du corps humain symbolisé ici par le phallus monumental. En somme, la vision métaphysique la plus archaïque exprimée dans le langage le plus contemporain. C’est ce même vieux monde phallocrate et misogyne, celui qui place la sexualité sous le signe de la souffrance, qui régit la Série des nus de Combas et Kijno. Si la facture en est superbe et des plus actuelles, la femme-objet, anonyme, masquée, chargée de chaînes, réduite à ses attributs sexuels hypertrophiés, le reste de sa personne s’estompant dans une noirceur quelque peu démoniaque, ce jouet érotique et pervers, donc, prend sa source dans la haine de la chair et des femmes professée par les Pères de l’Eglise, vieille de deux millénaires, et toujours en vigueur.

    On comprend que les œuvres des artistes femmes invitées soient l’expression de la protestation (les pénis mitrailleuses, engins de mort et non sources de vie d’Esther Ferrer), de la dérision (son Robinet d’amour, ou la Lecture douteuse de Carmen Calvo), de la dénonciation de l’aliénation de la femme et de la constante culpabilisation dont on l’accable (la poupée maltraitée sous son masque impassible, le sous-vêtement ouvert et froissé, inséparables de leur titre révélateur, Je n’ai pas d’excuse pour avoir mal, Je ne sais ce que je recherche en vous réunissant, qui dénonce, en même temps que la violence faite aux filles d’Eve, leur trop grande passivité).

    Il ne faudrait pourtant pas conclure que la sexualité ne puisse être évoquée par un artiste de notre temps autrement que sur le mode de la provocation, de la violence ou des aspects négatifs issus d’un passé de répression. Il y a place pour l’humour. Tous ceux qu’agace l’indiscrète, constante et péremptoire (encore que contradictoire) immixtion des pseudo-scientifiques dans ce creuset de sensations, de sentiments, de comportements et d’aptitudes physiques qu’est la sexualité de chaque individu se réjouiront devant l’efficace raillerie du S Freud de Jaume Plensa. Ceux qui déplorent que le grand vent de liberté de Mai n’ait abouti qu’à la désorientation sans rien construire de positif et que le sexe libéré soit surtout devenu licencieux, consumériste, le corps de l’autre réifié, « pensé comme un produit jetable » , la satisfaction du désir et des fantasmes transformée en un vaste marché, la misère sexuelle exploitée par la pornographie commerciale, ceux-là regarderont avec un sourire la mise au pilori du culte de la mamelle chez Carlos Pazos, et ses joyeuses fantaisies.

    « Avec sexe ou pas », propose l’exposition. Il est donc naturel que certains artistes choisissent d’être quelque peu à côté du sujet. Artur Heras, par exemple, y trouve surtout prétexte à développer son élégant humour coutumier. Ses tableaux sont des divertissements où le sexe a bien peu de part : Platan sesta, de 1971, a quelque chose d’une farce d’écolier – mais exécutée de main de maître – destinée à narguer au moyen du très pop fruit symbolique la bigotissime censure franquiste de l’époque, la brosse qu’arbore Ramses II … o és Franco à l’endroit stratégique est beaucoup plus drôle qu’érotique et les œuvres récentes sur papier proposent une sorte de jeu de devinettes sur le surréalisme et une spirituelle satire de la phallocratie. Toute cette saine gaieté souffle une bouffée d’air frais sur l’atmosphère par ailleurs assez lourde de cette manifestation.

    L’ensemble des tableaux de Jean Le Gac constitue un paragraphe de cette histoire du Peintre dont il poursuit le récit depuis des années. Ils ne parlent pas de sexe mais évoquent le thème du peintre et son modèle tant de fois exploité au cours de l’histoire de l’art, modèle bénévole dont on fait le portrait ou modèle professionnel, odalisque d’autrefois à qui il rend son humble humanité en la représentant enfin toute entière.
    On ne peut évoquer ici tous les artistes et toutes les œuvres, mais on ne peut nier que l’impression qui se dégage de l’ensemble est plutôt maussade, voire pessimiste. Deux grands absents : le désir et le plaisir. Seule la gravure de Picasso rayonne de l’atmosphère de sérénité comblée du désir rassasié. Elle parle d’un Age d’Or où les dieux bienveillants jettent sur les amants un regard protecteur dans un monde où règnent l’abondance, la musique et une quiétude qu’atteste un dessin tout en courbes moelleuses. Le Minotaure accueille d’un geste délicat et tendre l’élan plein d’abandon et d’absolue confiance de la femme dont le visage caché dans la poitrine du monstre nous est pourtant révélé tout en haut de l’image : c’est celui de Marie Thérèse, la bien-aimée. Voici qui nous rappelle une vérité vieille comme le monde : le sexe, sans amour, est triste.

    What did you expect ? Un peu de sensationnel, peut-être, un léger parfum de scandale ? Ne soyez pas déçu, ceci n’est pas le lieu. Le sexe n’était qu’un prétexte à vous montrer des œuvres d’art. Emplissez-vous les yeux de leurs beautés, goûtez-en chaque aspect, abreuvez votre esprit des émotions qu’elles vous proposent – et jouissez-en. Car le siège du désir et du plaisir ne réside pas dans le sexe, mais dans le cerveau.

    Michelle VERGNIOLLE
    Docteur en Histoire de l’Art
    Spécialiste de l’art contemporain
    espagnol et mexicain

  • Combas / Kijno
    Ben
    Corpet
    Duchamp
    Ferrer
    Gouery
    Heras
    MAN RAY
    mapplethorpe
    Pencreach
    Plensa
    Till Rabus
    PAZOS
    LEGAC